Réglons ici deux polémiques qui ont animé les débats autour d’articles parus dans le bulletin de l’Association Franco Japonaise (AFJ). Le président de l’AFJ prend mon attitude pour de l’arrogance : « Comment osez-vous vouloir corriger les textes d’un Conservateur de musée ? ». On ne s'attaque pas à un conservateur, encore moins à une conservatrice !
Tout d'abord, n'en déplaise au Président de l’AFJ, il y a des erreurs dans les écrits de Mme Christine Drosse. Pour n'en citer qu'une d'un précédent article, il est évident que ce bol de kagamibuta (fig.1) présenté par Mme Drosse comme étant en corne de cerf est probablement en ivoire d'éléphant taillé dans une défense accidentée. Hélas, la photo issue du bulletin n'a pas une assez bonne définition. Il est à noter que certains netsuke prétendus en corne de cerf sont en réalité en os. Les vaisseaux sanguins qui nourrissent la corne de cerf passent entre le velours et la corne et les aspérités que l'on voit sur celle-ci (fig.2) en sont les marques. J'espère qu'elle ne prendra pas ceci pour une attaque personnelle car j'avais fort apprécié ce qu'elle avait écrit il y a quatre ans sur un hollandais horrifié de voir son chapeau s'envoler…
Deuxième polémique : Ce type de Netsuke (fig.3 & 4) est souvent décrit comme un masseur se faisant les muscles en soulevant une pierre. Il est évident que peu de gens ont eu affaire à un masseur "japonais" et la plupart d'entre eux croit encore qu'il a besoin de force. Est-ce une réminiscence du Sumo. Dieu seul le sait… Toutefois, je vais encore avoir l'outrecuidance de prouver que ceux qui veulent absolument rester sur les connaissances de la fin du XIXe siècle ont tort.
Avant de commencer, je reconnais que certains netsuke, faits au environ de 1900, montrent des hommes tentant de soulever une pierre sur laquelle est inscrit le poids, comme sur ce netsuke (fig.4) signé Tomotsugu, un artiste de l'école de Tomochika qui travailla pour l'exportation à l'époque Meiji.
Madame Drosse écrit en parlant des aveugles : "Leurs têtes étaient aussi remarquables en ce qu’elles avaient typiquement une bosse représentant vraisemblablement les effets défigurant de la variole, une des principales causes de cécité à cette époque".
Cette "bosse" s’appelle une loupe. C’est un kyste dermoïde à la mécanique complexe, une poche de peau et de sébum d'origine génétique. Celles qui sont sur le front sont des lipomes solitaires graisseux qui n'ont rien à voir avec la variole ni avec une cécité due à une parasitose. Les sculpteurs ont utilisé ce moyen pour accumuler les disgrâces.
Mme Christine Drosse ajoute : "Le « souleveur de pierres » se réfère à l’homme légèrement vêtu, s’accroupissant, ses bras autour d’un énorme bloc de pierre gisant à ses pieds et grimaçant tandis qu’il essaye de soulever la pierre. Ce motif a traditionnellement été appelé « souleveur de pierres » en référence aux exercices de musculation pratiqués par les masseurs dont la profession nécessitait un torse et des bras puissants. Cette théorie est confortée par l’existence de netsuke où la pierre porte l’inscription gojukanme (pesant 50 kan), rokujukanme (60 kan) ou d’autres mesures de poids (un kan représente environ 3750grammes). D’innombrables exemples de ce même motif ont été produits par divers sculpteurs de l’Ecole de Tokyo du milieu à la fin du XIXe siècle."
Je fais remarquer que, lorsqu'on veut soulever un objet solide, on ne met pas ses mains ainsi (fig.3). Ceci est la position adoptée pour un objet flasque qui pourrait s'effondrer en son centre.
Je suis fort étonné d'apprendre la nécessité d'une puissante musculature pour exercer le massage. Jusqu'à preuve du contraire, le Shiatsu, massage Japonais, nécessite du doigté car il consiste à exercer une pression des doigts sur les points d'acuponcture et cet exercice fut longtemps réservé aux non-voyants. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de me faire masser, il s'agissait toujours de femmes dont c'était la profession et elles n'utilisaient le poids de leur corps que lorsqu'il s'agissait de pousser. Leur torse n'était nullement puissant et elles étaient plutôt fluettes.
Quant à l'inscription du poids sur certain netsuke qui sont en ivoire, il serait bon de remarquer que ces netsuke sont de l’époque Meiji. Ces netsuke ont probablement était faits pour les occidentaux qui demandèrent ce sujet par méconnaissance de la réalité – ou par une pudibonderie toute XIXe siècle. L'homme y tient la pierre d'une façon totalement différente. Les fournisseurs des premiers collectionneurs n'hésitaient pas à procurer les sujets réclamés et ce poids a probablement été mis pour le différencier du sujet antérieurement connu, puisqu' on leur avait demandé un « souleveur de pierre ». Allez maintenant savoir quel est le premier japonais qui a, par pudeur, décrit ainsi ce sujet fort connu à l'époque, puisqu'on le trouve dans de nombreux romans et estampes, et avec la plupart du temps une référence à Totsuka, un relais sur la route du Tokaido à 40 km de Edo.
Pour moi il est évident que, si un sculpteur avait dû faire un netsuke montrant une épreuve de force, il aurait choisi de faire un homme soulevant d'énormes Mochi (gâteau de riz glutineux) sur un plateau, une compétition encore fort prisée et qui correspond à peu près à ce poids (150 kg.)
Pour en revenir au Netsuke (fig.5) qui nous occupe, si quelqu'un s'était donné la peine de chercher dans les estampes ou les livres, il aurait trouvé de nombreuses preuves de ce que j'avance à ce sujet. Tout le monde connaît la Manga d'Hokusai et vous y trouvez ce sujet - même s'il est inscrit "gros sac" - il est évident que ce génial artiste a dessiné des poils ce qui devrait sans beaucoup d'imagination permettre d’identifier la réalité de la chose transportée par les deux hommes (fig.7). On retrouve ce sujet sur un certain nombres d'estampes, en voici une par exemple (fig.8). Mais il semble que jusqu' alors les amateurs de netsuke n'ont pas trouvé le temps de se pencher sur les livres ou les estampes afin de chercher des renseignements. Sans doute trop de poids à manutentionner ! Croyez bien que je le fais pour l'amour des netsuke et que ce n'est pas par arrogance.
Sur cette estampe (fig.8) vous avez un poteau indicateur sur lequel est inscrit "Auberge de Totsuka" Takamakura michi (chemin du haut oreiller) et un kyoka où l'auteur joue sur les mots et fait dire aux rieurs : "Et avec ça il se fait des couilles en or !" Dans mon ouvrage : "Promenade dans l'Art Japonais", je montre une estampe (fig.9) illustrant le roman de Jippensha Ikku (1802) "Sur la route du Tokaido" qui mentionne ces mendiants de Totsuka que l'on trouvait aux abords du sanctuaire Hachiman gu et qui étaient l'objet de plaisanteries grivoises, comme :
"Elles sont encore plus grosses qu'autrefois !
On dirait qu'elles ont bien fructifié, ses valeurs en bourses !"
Je tiens à signaler par la même occasion que les netsuke représentant un Tanuki frappant avec un petit marteau sur son scrotum (Fig.10) et décrits comme un renard transformé en prêtre qui frappe sur un mokugyo est aussi une erreur car dans les récits grivois de l'époque ces malheureux sont qualifiés de "blaireaux fertiles".
Quelle preuve faut-il encore apporter pour que cessent ces descriptions erronées ?
Décidément, les mythes – tel le mythe de Sisyphe – ont la vie dure et j’espère avoir apporté ma pierre à l’édifice… de la réalité. Il serait bon de continuer les recherches et ne pas prendre pour argent comptant tout ce qui fut publié il y a un siècle car si tout ce qui fut écrit est cru, alors c'est cuit.
If you don't like Totsuka beggars then find something else but for god’s sake stop calling them blind masseurs
Christine Drosse writes that "blind men typically have a bump. Likely representing the disfiguring effects of small pox". But the wen is a cyst of skin filled with fatty sebum of complex mechanism of genetic origin which has nothing to do with smallpox
She writes that:" strength stone lifter would lift a heavy stone to demonstrate their great strength; masseur's profession necessited a powerful upper body and strong arms, this theory is supported by the existence of netsuke where the stone is inscribed gojukanme (50 kan), rokujukanme (60kan) or some similar measure of weight."
There are some netsuke in ivory inscribed with the weight of the rock but one can notice that they are late carvings and the man holds the rock differently. Obviously they resulted from the western collecting frenzy for certain subjects; the requests by collectors to their suppliers were simply met by such a production like the case of the netsuke (fig. 4) signed Tomotsugu, a pupil of Tomochika working for export during the Meiji period. I believe that if the carver had to make a netsuke demonstrating strength he would have carved a man lifting a big mochi. Since even now there are still weight lifting contests starting with a 150kg of pounded glutinous rice. Roughly the weight inscribed on the rock.
Shiatsu is old traditional massage, the word means "finger pressure" and the technique uses the fingers especially the thumb on the body's meridians and energy channels of the acupuncture points and that does not imply a powerful musculature. I had several massages in Japan by women and I noticed that they exerted the weight of their bodies, and some old and sly ones did not seem to have powerful upper bodies.
This kind of netsuke (fig. 5 & 6) was often wrongly described as a blind masseur trying to lift a rock but if people had looked at the printed design they would have found a number of them showing the real subject. The netsuke carving representative of the beggars’ huge testicles represented elephantiasis, a parasitic disease causing a crippling condition in which the scrotum is grotesquely swollen.
You even find this in the well known and popular Hokusai manga (fig. 7) which mentions a big bag but if you look carefully at what these two men are carrying you see that there are some hairs drawn in, which definitely give you the clue.
This subject appears as well in a number of prints but it seems that up to now nobody took the time to investigate books and prints to find information on netsuke.
On this print (fig. 8) you have a signpost with: "Totsuka Inn" and a kiyoka with a play on words that is difficult to translate without losing the joke. Totsuka, a station 40km from Edo was famous for this beggar as illustrated in the Jippensha Ikku novel: "On the Tokaido road". They were the subject of coarse humor like: They are bigger than last time. It seems that they fructify his valuable jewels.
MUKASHI MITA
YORI MO OOKIKU
NARI NI KERI
RISOKU NO TSUKU TO
MIYURU KINTAMA
I would like to add that the netsuke of a tanuki beating its scrotum with a little mallet called kizuchi (fig.!0) and described as tanuki turned into a priest beating a mokugyo, depict in fact the same subject. There are many racy stories in which they are called "fertile badgers".
What kind of proof should I bring to stop the wrong description in magazines or catalogues?
My knowledge of English is not sufficient to translate properly the kyoka since there is a slang expression and a play on words in Japanese but in French I would say; " Et avec ça il se fait des couilles en or!"